L’espace d’une courte vidéo, transformons-nous. Transformons-nous dans ces innombrables Français et Françaises qui ont affronté la terrible traversée de la France jusqu’à la Nouvelle-France, et plus précisément de La Rochelle jusqu’à Québec.
Dans l’espoir d’une vie meilleure, ils n’ont pas hésité à monter sur des bateaux qui promettaient 30% de chances de mourir. Et oui, dites-vous qu’aujourd’hui, certaines personnes ne monteront jamais dans un avion par peur, mais que nos ancêtres étaient prêts à vivre l’enfer d’une traversée de l’Atlantique de plusieurs mois, avec une chance sur trois de mourir, pour offrir à leur descendance un meilleur avenir.
Rendons-leur hommage en racontant leur histoire comme si nous étions dans ce bateau.
Une traversée France – Québec en vidéo !
Durée de la vidéo : 14 minutes
Le grand départ : un périple avant même la vue d’un bateau
Tout débute avec le départ, évidemment. Mais, quel départ ? Celui depuis sa maison. Car ce coup-ci, notre héros ne prend pas un taxi jusqu’à l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle pour embarquer dans le tranquille Terminal 3.
Avant de prendre la mer, il vit déjà un périple. Et, vous ne pouvez pas être un désorganisé qui arrive trop tard et loupe le bateau, car il n’y a qu’une traversée par an.
Le bateau part de La Rochelle avec l’objectif d’arriver au printemps à Québec. Le problème est que même la ponctualité des trains de la SNCF est impossible à atteindre à cette époque. Certaines traversées arrivent en juin, d’autres qu’en septembre.
Les passagers descendent à Québec avec le ravitaillement pour la colonie. En échange, le bateau se charge de fourrures et d’autres produits d’Amérique du Nord, de quelques personnes qui ne veulent plus vivre au Canada et repart avant l’hiver canadien et les eaux qui se glacent.
Donc, pour notre gus qui veut partir au Québec, il n’a qu’une seule chance par an. Il prévoit donc souvent plus large que Jack dans Titanic. S’il part de Paris, un trajet de près de 400 kilomètres l’attend pour arriver jusqu’à La Rochelle. Le moyen de locomotion le plus courant est le carrosse, un véhicule beaucoup moins confortable qu’on ne l’imagine. Les routes sont dans un état dramatique, les brigands ne sont pas rares et les pauses ne sont pas dans d’agréables hôtels avec service en chambre.
Après un trajet, d’une dizaine de jours environ, qui donnerait envie à n’importe quelle personne de devenir casanière, La Rochelle est en vue. Excellente nouvelle ! Quand se fait le départ ?
Une attente interminable à quai
Et bien, on ne sait pas. Vous avez la théorie et la pratique. Le bateau doit être en état, bien équilibré pour éviter de chavirer en pleine mer et contenir toutes les choses à envoyer pour la colonie.
Il n’est donc pas rare d’attendre plusieurs jours voire plusieurs semaines pour embarquer. Le pire est que certaines fois, après des semaines d’essais infructueux, le bateau n’a même pas pu partir, car les vents ne permettaient pas de prendre la mer…
Or, rester à quai à cause d’un départ retardé signifie des dépenses supplémentaires. Pour les voyageurs les plus pauvres qui ont déjà sacrifié tout ce qu’il était possible de sacrifier pour le coût de la traversée, ces frais supplémentaires les achèvent.
Mais ouf, la nouvelle se répand, on annule la vente du rein de la gamine prévue pour gagner trois nuitées dans une auberge moisie : l’embarquement est annoncé.
À bord : bienvenue dans l’enfer flottant
Le vaisseau du roi est à 3 étages et n’est pas fait pour les personnes comme moi qui mesurent 1.90 mètre. Les plafonds sont entre 1.50 m et 1.80 m de hauteur. Dans la cale, vous avez des trucs qui surprennent au premier abord : des pierres, car un navire pas assez chargé navigue mal et un navire avec des différences importantes de poids sur un côté se renverse… Il y a aussi les munitions pour les canons évidemment présents pour se protéger contre les pirates, les corsaires et tout Anglais un peu trop nerveux.
Au-dessus, vous avez le matériel transporté pour la colonie ou par les gens les plus aisés de la traversée. Vous imaginez bien qu’un futur gouverneur ne part pas à Québec avec un sac à dos, une photo de sa maîtresse et un panaché. Linges, meubles, vaisselles, alcools partent aussi à la découverte de la Nouvelle-France. La nourriture et les boissons pour la traversée sont également dans les stocks. Puisque l’eau se fermente vite, les passagers boivent davantage du cidre durant la semaine et du vin le dimanche. En gros, tout le monde devait être à moitié bourré au quotidien.
Pour la nourriture, oubliez la cafeteria d’entreprise. Nos passagers mangent majoritairement du lard et du poisson. Il n’est donc pas étonnant que le scorbut fasse autant de ravages. Mais bon, vous en connaissez beaucoup des denrées capables de surmonter trois mois de stockage dans une zone humide en 1700 ?
Dans le bateau, vous plongez presque en Inde tant les castes se font ressentir. Le capitaine est le chef absolu. Son équipage se relaie et ne quitte jamais ses habits pour être prêt face à tous les défis. Après plusieurs mois en mer avec des matelots avinés qui cocottent la transpiration, l’air frais de Québec doit ressembler à notre premier jour au Paradis !
Les passagers importants ont une petite chambrette et ont la chance de manger les meilleurs mets de tout le bateau à la table du capitaine chaque jour.
Pour les autres passagers, c’est la course pour obtenir les meilleures places dans les hamacs, tandis que les moins rapides dorment sur le sol en bois. Heureusement, la mortalité qui s’annonce laissera vite quelques places confortables vides.
Dans ces espaces, il fait sombre, la puanteur est terrible et tout le monde se monte plus ou moins dessus. Pourtant, c’est le lieu de vie pour toute la traversée, pour dormir, mais aussi pour manger et occuper tout le temps non passé sur le pont du bateau. Les nuits seront évidemment fraîches puisqu’il n’y a pas de chauffage.
Bref, c’est un bordel sans nom qui débute ! Et dire que la traversée coûte un bras !
Les périls de l’Atlantique
Comme évoqué précédemment, le bateau met un temps indéfini pour quitter le port. Ce sont les vents qui décident. Quand le bateau peine à partir, il arrive que des passagers quittent momentanément le navire dans une barque pour aller s’affairer à quai. En 1606, les vents ont tellement été coquins que le Jonas s’est échoué avant même le vrai départ !
Quant aux délais de la traversée, ils sont aléatoires. En 1534, Jacques Cartier avait réussi une performance digne du Vendée Globe en mettant seulement une vingtaine de jours pour aller de Saint-Malo à Terre-Neuve. Mais, des vents l’avaient bien aidé et Terre-Neuve n’est pas Québec.
Plus d’un siècle plus tard, en 1689, quand le gouverneur Buade de Frontenac arrive, il passe 52 jours sur l’océan, puis trois semaines dans le golfe de Saint-Laurent. Disons donc qu’un trajet qui se passe bien dure généralement entre 2 et 4 mois.
Bien évidemment, dans mon récit fictif, Dieu veille sur nous. Le bateau part tranquillement. L’île de Ré apparaît rapidement puis l’Atlantique et son immensité nous acceptent.
Les premiers malades ne tardent pas. Vous n’êtes pas dans un paquebot de croisière. Le mal de mer n’est donc pas rare et survient vite. Vous vomissez vos tripes par-dessus bord en évitant qu’un mouvement inopportun vous balance dans la mer. Dans les écrits, on en parle souvent et j’ai lu une jolie expression pour qualifier ces vomis : les balancements d’estomac. C’est plus mignon, mais c’est la même chose !
Le second mal qui attend les passagers est bien pire : le scorbut. Cette carence mortelle en vitamines causée par l’alimentation commence par des enflures, des gencives pourries, des dents qui tombent et une odeur encore plus terrible que celle qui règne habituellement sur le navire.
D’autres maladies surviennent lors de quelques traversées comme le typhus, la variole, la rougeole… C’est simple : chaque traversée ressemble à un épisode de Dr House avec une maladie surprenante, sauf que bien souvent, personne ne réussit à guérir les malades !
Les historiens pensent que durant les deux premiers siècles des traversées entre la France et le Québec, près de 30% des personnes mourraient. La statistique est dingue. En plus, c’est une moyenne. Il est donc déjà arrivé que deux tiers des passagers ou plus décèdent en mer…
Chaque mort hante les fonds marins. On attache au cadavre quelque chose de lourd et on l’envoie dans l’eau. C’est la seule solution possible pour éviter qu’un corps purulent entraîne de nouveaux maux parmi les passagers.
Dans de plus rares situations catastrophiques, le bateau chavire en pleine tempête ou s’échoue. Il peut aussi être attaqué par des pirates ou des corsaires qui volent toute la cargaison, rançonnent les riches capturés et se font plaisir en tuant les pauvres après avoir violé leurs femmes et leurs gamines.
Qui a envie de se plaindre pour un retard d’avion après mes dires ? Car, nous nous rapprochons de la fin, mais nous n’y sommes pas encore. La météo est favorable, nous jouons aux cartes la journée, faisons nos prières quotidiennes et après tout, le lard artisanal n’est pas pire que nos trucs industriels dégueulasses d’aujourd’hui. Et avec le nombre de bouffes « pouce levé » dégueulasses d’Auchan que j’ai mangé durant mes années d’étudiant, je parle en connaissance de cause !
Les souvenirs horribles du voisin qui souffre jusqu’à sa mort sont complétés d’autres moments magiques comme les géants mammifères marins qui nagent à proximité de la proue du bateau ou les monstrueux icebergs qui se dévoilent à l’horizon. Les plus téméraires se dépêchent d’aller dessus en chaloupe pour récolter de l’eau douce. D’autres essaient de pêcher, car si la traversée a duré trop longtemps ou que les morts ont trop tardé à mourir, la nourriture commence à se faire rare dans les cales et les os apparents, c’est un style de mannequins modernes, mais une souffrance d’hommes anciens.
L’arrivée en vue : un nouveau monde à conquérir
L’océan se termine. Terre-Neuve apparaît. Victoire ? Non, trop de vaisseaux ont connu des déboires sur la fin. En plus, le trajet sur le Saint-Laurent est compliqué. Il peut durer plusieurs semaines.
Une sorte de baptême imaginée par les marins récompense chaque personne qui vient de terminer sa première traversée de l’Atlantique.
C’est un court répit intense. Car, oublions les dangers passés et ceux qui arrivent, et mettons-nous à la place de ces ancêtres. Ils viennent de quitter la France, La Rochelle et sa foule. Ils arrivent devant un territoire gigantesque, plein de forêts et d’eau, sauvage. Ils ont entendu des récits étranges sur les autochtones et l’hiver s’annonce terrible. Mais eux, hommes et femmes, parfois simples apprentis ou employées de maison, ont réussi un truc fou : braver l’océan et la mort pour un saut de l’inconnu. Chapeau bas, mais restons concentrés !
Entre l’île de Cap-Breton et Québec, de multiples problèmes peuvent survenir, mais la mortalité se fait très rare. Il y a quelques exceptions. La meilleure preuve est surprenante. En 1711, l’amiral britannique Walker veut attaquer Québec. Mais, apparemment, les Anglais roulent à gauche et s’échouent à l’ouest. Sur le Saint-Laurent, la météo fait des siennes, toute sa flotte est détruite et près de 1000 Anglais meurent noyés. Les Québécois parlent d’un miracle et une fresque présente dans l’église Notre-Dame-des-Victoire, que l’on peut encore visiter aujourd’hui dans le Vieux-Québec, rappelle cet événement heureux… enfin du côté français, pas des noyés anglais !
Québec, enfin : une nouvelle vie commence !
Reprenons la navigation. Des escales sont possibles pour se nourrir et récupérer de l’eau douce. Pendant longtemps, les capitaines ont préféré terminer le trajet à Tadoussac, une ville plus au nord que Québec pour éviter de naviguer sur des eaux dangereuses. C’était un peu l’avant-port de Québec. Désormais, c’est un endroit connu mondialement pour ses croisières permettant d’observer des baleines.
Puis, des barques prenaient les bagages et les passagers pour les ramener jusqu’à Québec. Bien sûr, nous sommes sur des délais de l’époque. L’expérience pouvait prendre des semaines.
Pour les capitaines les plus téméraires ou pour les traversées les plus tardives chronologiquement, le bateau se fraie difficilement un passage jusqu’à Québec. L’ancre jetée devant la ville, la logique de caste reprend. Les personnes importantes débarquent en premier et pendant que les gueux patientent, les plus nantis se jaugent selon qui descend en premier.
À terre, les chanceux sont accueillis par des proches ou des serviteurs. Les travailleurs, notamment ceux que l’on appelle les 36 mois, soit la durée de leur engagement pour travailler en Nouvelle-France, retrouvent leurs patrons et un logement. Pour les autres, c’est une nouvelle aventure. En tout cas, il y a une chose positive : du travail vous attend. Les colonies n’étaient pas un repère de fainéants. Il manquait constamment de la main-d’œuvre. Les gros travailleurs pouvaient faire jouer la concurrence entre les entreprises, augmenter leurs salaires et prouver à tous et à eux-mêmes que leur épopée vers la Nouvelle-France n’était pas l’œuvre d’un fou.
Ces hommes et femmes d’un courage devenu si rare aujourd’hui peuplent bien des arbres généalogiques. Personnellement, je n’ai pas d’ancêtres québécois, mais j’ai quelques destins d’aventuriers du côté de la Réunion et des Indes dans mes ancêtres.
Je termine par le sort du bateau et de son équipage. S’il est arrivé tôt dans la saison, on décharge la cargaison, on répare tranquillement le navire, on profite de la vie dans la colonie avant de repartir quelques mois plus tard. Une véritable effervescence règne autour de ce bateau qui ne vient qu’une fois par an.
S’il arrive tard, ce qui est assez courant, c’est une course contre la montre pour repartir avant le début du froid et des eaux qui glacent au nord. Le stress devient même invivable quand la cargaison du retour, majoritairement des fourrures achetées aux Amérindiens que l’on va revendre cher en Europe, tarde à arriver à Québec.
Une petite anecdote supplémentaire concerne le courrier. Le courrier entre la France et Québec passe par ce bateau. Cela signifie donc que quand vous envoyez votre courrier qui part en septembre de Québec, il arrive en France plusieurs mois plus tard et la réponse ne peut repartir qu’au printemps. Cela engendre des problèmes d’organisation terribles dans la colonie puisque la centralisation du pouvoir est forte et qu’une lettre de roi ne va pas plus vite qu’une lettre de besogneux. Quant aux émigrés qui veulent communiquer avec leur famille, ils doivent réfléchir des plombes pour s’assurer que leur lettre annuelle contient bien toutes les informations importantes !
J’aurais tellement de choses passionnantes à dire sur ces traversées, mais je dois m’arrêter pour éviter de faire une vidéo trop longue.

Article écrit par Denis
Créateur de la Tête Haute Française, je partage mon amour de l’Histoire de France sans prétention, en essayant de la rendre amusante (même si je sais que cet humour ne sied pas à tout le monde).
